Entretien
Alexis Leconte
Pour commencer : pouvez-vous vous présenter et nous raconter la genèse du projet Champagne Alexis Leconte à Troissy ?
Nous sommes vignerons à Troissy depuis six générations. Pendant longtemps, nous vendions nos raisins, jusqu'à ce que mon père soit le premier à franchir le pas d'installer un pressoir et de vinifier nos propres vins. Ce fut un tournant important pour le domaine. En 2018, j'ai décidé de convertir l'ensemble du domaine à la biodynamie. À partir de ce moment-là, j'ai aussi délibérément commencé à travailler sous mon propre nom. C'était comme le début d'un nouveau chapitre, dans lequel je pouvais lier notre histoire familiale à une vision personnelle.
Vous poursuivez aujourd'hui l'œuvre d'un domaine familial avec une longue histoire. Que représente cet héritage pour vous, et comment lui avez-vous donné votre propre vision ?
Je vois cet héritage avant tout comme une immense opportunité. Chaque génération a construit le domaine pas à pas et l'a adapté à son époque. Je ne pars donc pas de zéro, mais d'une base solide. Ma propre vision tourne autour d'un retour à la nature, de beaucoup d'observation et de la recherche d'équilibre. Cela s'applique aussi bien au travail dans le vignoble qu'au style des vins eux-mêmes.
Vos vignobles sont principalement situés dans la Vallée de la Marne. Qu'est-ce qui caractérise ce terroir, et pourquoi est-il si fortement lié au Meunier ?
La Vallée de la Marne est souvent réduite au Meunier, mais cela lui fait en réalité du tort. L'influence de la rivière crée un microclimat favorable, et la topographie aide à atteindre une belle maturité.
Ce qui me fascine le plus, c'est la complexité géologique. Rien qu'à Troissy, nous avons cinq couches géologiques différentes. Cela crée des expressions très variées sur une petite surface. Cette diversité est une immense richesse, mais elle demande aussi beaucoup d'attention et de précision.
Le cépage Pinot Meunier est aujourd'hui officiellement appelé simplement « Meunier ». Comment percevez-vous cette évolution ?
Depuis 2010, avec l'adaptation du cahier des charges du Champagne, on ne parle officiellement plus que de Meunier. Cela vise principalement à clarifier la distinction avec le Pinot Noir. Pour moi, ce changement de nom n'altère en rien la valeur du cépage. Le Meunier a toujours été un cépage avec sa propre identité et un lien fort avec ce terroir.
Vous travaillez avec une mosaïque de parcelles, parfois vinifiées séparément. Comment décidez-vous entre l'assemblage et l'expression parcellaire ?
J'essaie avant tout de laisser parler les différentes couches de la Vallée de la Marne. Le cépage est le moyen, pas la fin.
Dans les cuvées de terroir, l'accent est mis sur l'expression du lieu, avec une attention à la profondeur et à la finesse. TOTEM, notre cuvée d'assemblage, a un autre rôle. Elle doit justement montrer l'ensemble. C'est comme une photo de la maison, où toutes les parcelles et tous les raisins se rejoignent.
Vous avez résolument opté pour la viticulture biodynamique. Qu'est-ce que cela change concrètement dans votre travail, année après année ?
Travailler en biodynamie demande avant tout beaucoup d'observation et une intention claire. On est constamment proche de la nature et on essaie de mieux comprendre et suivre ses signaux. Chaque année est différente, ce qui demande à chaque fois de l'attention et de l'adaptation, plutôt que des recettes fixes.
En cave, vous utilisez aussi bien l'inox que le bois. Comment choisissez-vous le bon contenant sans masquer le terroir ?
J'utilise le bois exclusivement pour les cuvées de terroir, principalement des fûts de 400 et 600 litres, et aussi des foudres pour Terre Mère. Les grands volumes permettent de conserver la fraîcheur et la minéralité sans masquer le caractère du terroir.
L'inox est réservé à TOTEM et TOTEM Rosé, pour préserver le caractère fruité, frais et direct de ces vins.
Une question historique : le Gamay était autorisé en Champagne jusqu'en 1942 et n'a définitivement disparu qu'en 1962. Ce cépage a-t-il joué un rôle dans votre histoire familiale ?
Mon grand-père avait en effet du Gamay dans le vignoble. Il a arraché ces ceps dans les années soixante, comme beaucoup de vignerons à cette période. Malheureusement, il n'y a plus aujourd'hui de traces écrites ou de bouteilles qui rappellent cette époque.
Enfin : en plus du Champagne, vous produisez également des Coteaux Champenois et d'autres petites cuvées. Qu'est-ce que cela vous permet d'exprimer que le Champagne rend moins possible ?
Les Coteaux Champenois permettent une expression du terroir très différente. Je ne recherche pas le même équilibre que dans le Champagne. J'ai deux parcelles spécifiquement dédiées aux Coteaux Champenois, une pour le rouge et une pour le blanc. Les faibles rendements et la concentration sont centraux. Le travail sur ces vins me rappelle souvent mes expériences passées en Bourgogne et en Alsace.